LE RISQUE AFRICAIN EST-IL MAL PRICÉ OU MAL STRUCTURÉ ?
- Bonny Wann
- Mar 4
- 6 min read

1️) Présentation de M. Seyimi AHOUANDOGBO (Formation universitaire, Parcours professionnel)
Franco-béninois, ma trajectoire professionnelle s’est construite entre l’Europe et l’Afrique, au cœur des mécanismes de décision du capital.
Très tôt, l’analyse du risque et sa traduction financière ont constitué le fil conducteur de mon parcours. Diplômé d’une école de commerce, j’ai débuté au sein d’un Big4, exposé aux exigences de l’audit et des transaction services. Cette première étape a posé les fondamentaux : rigueur bilancielle, lecture des flux, compréhension technique des structures financières.
Suite à cela, j’ai rejoint l’un des leaders mondiaux du conseil en immobilier d’entreprise. Ce choix s’inscrivait dans une logique de spécialisation. Il s’agissait d’élargir le prisme : passer de l’analyse comptable à la compréhension fine de la valorisation des actifs, des mécanismes d’effet de levier et des outils de sécurisation du risque. Le capital ne s’observe plus uniquement dans les états financiers, il s’analyse dans la structuration des opérations.
L’étape suivante a consisté à rejoindre une foncière cotée française en tant que responsable des financements. Le changement de perspective était concret : structurer et lever de la dette pour des véhicules d’investissement, interagir directement avec les prêteurs, défendre des dossiers devant des comités d’investissement. La théorie du risque devenait pratique du financement. Il ne s’agissait plus d’analyser des structures, mais de les porter et de les faire financer.
Fort de cette expérience, une dernière dimension restait à intégrer : celle du prêteur. Comprendre non seulement comment présenter un dossier, mais comment l’arbitrer. Dans cette optique, j’ai rejoint un fonds d’investissement alternatif anglais, où la gestion d’un portefeuille de dettes en Europe impliquait l’analyse, le pricing et la décision finale d’engagement du capital.
C’est la combinaison de ces expériences, conseil, emprunteur et prêteur en Europe et mon enracinement à l’Afrique, qui m’a progressivement convaincu qu’un enjeu majeur sur le continent Africain n’était pas l’absence de capital, mais la structuration du risque.
Awa funding est née de cette conviction.
2)En tant que Founding Partner chez Awa Funding, quel est la raison d’être de cette institution et votre rôle en son sein ?
Awa funding est une banque d’affaires indépendante spécialisée en conseil en financement et en ingénierie financière.
Le cœur de notre activité consiste à structurer des opérations de dette et de capital en accompagnant des acteurs économiques et, plus récemment, des gouvernements dans la préparation, la négociation et l’exécution de leurs financements.
Nous intervenons également sur des opérations de fusions-acquisitions mid-cap, en buy-side comme en sell-side, lorsque la structuration stratégique et capitalistique l’exige.
Dans le cadre de projets publics ou d’infrastructures, nous assurons la structuration financière des opérations et pouvons intervenir comme coordinateur de consortium, en articulant les expertises juridiques, techniques et financières nécessaires à la mise en œuvre du projet.
En tant que Fondateur et Managing Partner, mon rôle s’articule autour de trois responsabilités majeures.
La première consiste à être au cœur des transactions et au contact permanent des financeurs. Comprendre qui investit, à quel moment, sur quels tickets et sous quelles contraintes est une condition préalable à toute structuration. Le métier ne consiste pas uniquement à présenter des dossiers, mais à élargir en permanence le réseau de partenaires financiers, à être au plus près de leurs enjeux et à maintenir une lecture actualisée de leurs stratégies d’allocation.
La deuxième responsabilité est d’assurer, avec l’équipe, un niveau d’exigence technique constant. La qualité des deals reste le premier baromètre, mais elle suppose un travail de fond : discipline de structuration, maîtrise des outils financiers, veille permanente sur les évolutions de marché et montée en compétence continue.
Enfin, la troisième dimension consiste à développer un pipeline d’opérations qualifiées. Identifier en amont des projets finançables, accompagner leur maturation et sélectionner ceux qui présentent un alignement avec les attentes du marché est un enjeu stratégique. La performance d’une banque d’affaires repose autant sur la qualité des dossiers que sur la pertinence de leur sélection.
3) Le risque africain est-il réellement mal pricé par les investisseurs internationaux, ou s’agit-il surtout d’un déficit de structuration et d’ingénierie financière adaptée aux réalités locales ?
La réalité est nuancée.
Il existe un biais de perception. À projet comparable, le coût du capital en Afrique demeure significativement plus élevé qu’en Europe.
Ce différentiel s’explique par la perception macroéconomique, le risque politique, la profondeur limitée des marchés financiers et la disponibilité plus restreinte de données financières formalisées.
Cette perception n’est pas totalement irrationnelle, le principal défi réside dans la structuration.
Dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, l’économie informelle représente une part significative de l’activité et de l’emploi. Cette réalité complique la lecture des flux, la traçabilité des performances et la formalisation des engagements, autant d’éléments indispensables à une analyse rigoureuse du risque, dans ces conditions, le pricing devient mécaniquement défensif.
Pour autant, l’Afrique sait structurer.
Le barrage de la Renaissance en Éthiopie a été financé majoritairement par une mobilisation domestique. Ethiopian Airlines a soutenu son expansion par des montages financiers sophistiqués. Un État comme le Bénin a mobilisé des instruments tels que le Sukuk et des émissions hybrides. Le problème n’est donc pas une incapacité structurelle. Il réside davantage dans l’hétérogénéité du niveau de préparation des projets.
À titre d’exemple, récemment, une entreprise nous a sollicités afin de structurer un financement équivalent à près de quinze fois son chiffre d’affaires annuel, pour accompagner sa croissance.
Les premières discussions faisaient état de perspectives solides et d’un carnet de commandes significatif. Avant toute mise en marché, nous avons engagé une analyse afin de vérifier la robustesse des éléments présentés.
Il est alors apparu qu’une part importante des flux évoqués existait, mais restait informelle et donc difficilement traçable comptablement. Les engagements commerciaux n’étaient pas contractualisés. Aucun apport en fonds propres n’était formalisé pour accompagner la demande.
Le projet n’était pas nécessairement infondé. Il était insuffisamment structuré.
Un investisseur finance des flux identifiables, des engagements contractuels et une capacité d’exécution démontrée, lorsque ces prérequis ne sont pas réunis, le capital devient naturellement prudent.
Le pricing élevé n’est pas une sanction. Il est la traduction d’une incertitude.
4) De votre expérience, le principal risque dans un financement africain est-il macroéconomique (politique, change, souverain) ou relève-t-il davantage du risque d’exécution et de gouvernance des sponsors ?
Le risque macro existe : risque politique, risque institutionnel, risque pays.
Il n’est cependant pas systématiquement bloquant. Il peut être structuré. La mise en place de véhicules juridiques adaptés, la dissociation entre actif opérationnel et véhicule de financement, la sécurisation contractuelle des flux ou encore le recours à des garanties partielles apportées par des institutions spécialisées permettent d’encadrer une partie de ces expositions.
Dans certains environnements, notamment au sein de la zone CFA, l’arrimage à l’euro atténue par ailleurs le risque de change pour les investisseurs européens, ce qui réduit une composante majeure d’incertitude.
En pratique, le facteur déterminant demeure toutefois le risque d’exécution et de gouvernance. Absence de reporting structuré, gouvernance concentrée, confusion entre patrimoine personnel et entreprise, manque d’expérience sur des projets de grande taille ou culture insuffisante de la conformité constituent les freins les plus récurrents.
Un investisseur n’alloue pas du capital à une idée. Il l’alloue à une équipe, à une capacité d’exécution et à une discipline financière démontrée. Lorsque ces éléments sont fragiles, le pricing s’ajuste en conséquence.
Le risque africain n’est ni uniquement mal pricé, ni uniquement mal structuré. Il est fréquemment insuffisamment documenté, imparfaitement formalisé et parfois mal présenté.
L’enjeu n’est pas de contester le coût du capital. L’enjeu est d’élever le niveau de préparation des projets pour rendre le risque intelligible.
En finance, ce qui n’est pas intelligible est sur-évalué, en Afrique, la compétitivité du capital se joue d’abord dans la qualité de la structuration.
5) En tant que banquier d’affaires, quels conseils pourriez-vous donner à des jeunes qui souhaitent faire carrière dans la finance précisément en Banque d’affaires (M&A) quand on connait la compétitivité au sein de ce secteur.
La banque d’affaires est un secteur exigeant et fortement concurrentiel. L’accès est sélectif, notamment sur le plan académique. Les premières étapes du recrutement restent largement conditionnées par la formation suivie. Il est donc stratégique de choisir un cursus offrant une exposition solide à la finance d’entreprise et à l’analyse financière.
La théorie ne suffit pas. Les stages constituent le véritable apprentissage. Ils permettent de comprendre comment se structure une transaction, comment se construit un modèle financier et comment fonctionne une équipe sous contrainte de délais.
Un jeune professionnel doit également travailler sa technique en amont : analyse financière, logique des multiples, compréhension d’une structure de dette ou d’un montage LBO. Ces bases doivent être maîtrisées avant même le premier poste.
La dimension relationnelle compte aussi. Échanger avec des professionnels, participer à des événements sectoriels et maintenir un réseau actif facilite l’accès aux opportunités.
Enfin, suivre l’actualité financière de manière régulière est indispensable. Être capable d’analyser une opération récente, d’en comprendre la logique stratégique et les risques identifiés constitue un avantage concret lors des entretiens.
La progression en banque d’affaires ne récompense pas uniquement l’intelligence ; elle valorise surtout la rigueur, l’attention au détail et la capacité à maintenir un niveau d’exigence élevé dans le temps.
